Novembre 2016 | Vol. 7 | N°2 Recherche Imprimer cet article Imprimer cet article

Alternance travail-études du collégial : effets positifs qui ont peu à voir avec l’adéquation formation-emploi

| novembre 2016

L’alternance travail-études du collégial favorise la diplomation et la poursuite d’études universitaires. Voilà résumées les principales conclusions d’une étude menée par Pierre Doray et Nicolas Bastien en 2015, chercheurs au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) de l’UQAM. À la lumière de ces résultats, les deux chercheurs s’interrogent sur la pertinence de prêter à l’ATE actuelle les vertus d’un dispositif d’adéquation formation-emploi.

Une étude appuyée sur des données probantes

Les résultats obtenus par Doray et Bastien sont issus d’une analyse d’une envergure inégalée sur le sujet au Québec. L’analyse porte sur deux cohortes d’étudiants (1994 et 2002) observées sur 10 ans suivant leur entrée au secondaire. Elle est rendue possible grâce à la base de données longitudinales Transition+ 1)TRANSITION+, est une base de données longitudinales sur les parcours scolaires des étudiants. Créé par Pierre Doray, professeur au Département de Sociologie et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) de l’UQAM, elle est construite par appariement de données administratives provenant du ministère de l’Éducation et de données provenant du recensement et de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada. . Cette base a permis aux chercheurs de suivre le parcours des étudiants avant et après leur entrée dans un programme d’ATE et d’identifier l’influence de certaines variables qu’ils ont regroupées en trois catégories : les variables sociodémographiques, les variables représentatives du capital économique et culturel des étudiants et celles relatives à la scolarité au secondaire.

Des résultats étonnants

L’analyse de ces variables montre que le profil type des étudiants de l’ATE du collégial est celui du bon étudiant provenant des classes moyennes et populaires. Plus précisément l’analyse montre que :

  • Les hommes sont proportionnellement plus nombreux que les femmes à fréquenter l’ATE.
  • Les jeunes allophones sont proportionnellement moins nombreux que les autres à fréquenter l’ATE, tout comme les immigrants et les enfants d’immigrants.
  • Les jeunes provenant de milieux aisés sur le plan économique et culturel sont moins nombreux à fréquenter l’ATE.
  • Ceux qui ont fréquenté une institution privée au secondaire sont aussi moins susceptibles que les autres de participer à l’ATE.
  • Les jeunes ayant fréquenté l’éducation des adultes et ceux ayant obtenu leur diplôme secondaire après l’âge normal d’obtention du diplôme (17 ans) sont proportionnellement moins nombreux à participer à l’ATE.
  • Les jeunes handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage sont moins susceptibles de fréquenter l’ATE. (Doray, Bastien, 2015 : 7, 8).

En ce qui  trait à la diplomation, les résultats sont stupéfiants. En effet, c’est dans une proportion de 54,4% que les étudiants participant à l’ATE obtiennent leur diplôme, contre 39,1 % pour les étudiants ayant fréquenté un programme de formation technique. Ce phénomène avait par ailleurs été observé à l’orée des années 2000 par Suzanne Veillette (2004a, 2004b), mais il est ici chiffré de manière plus précise. Les auteurs avancent que ces résultats peuvent s’expliquer par le fait que les responsables de programmes auraient tendance à sélectionner les « meilleurs » étudiants de manière à s’assurer de l’image du collège auprès des entreprises et du succès du programme. Il  y a de ça, mais l’analyse statistique montre aussi un effet propre à l’ATE.

Autre résultat étonnant, 30,9% des étudiants ayant participé à l’ATE poursuivent des études universitaires contre 25,7% pour les autres. Ce phénomène, Dominique Bouteiller l’a aussi constaté au début des années 2000. Menant une étude auprès des étudiants du Collège de Limoilou inscrits à l’ATE en 2001 et 2002, il a observé que 30% d’entre eux se dirigeait à l’université. Un effet d’autant intéressant que pour la majorité de ceux-ci (61%), c’est l’approche ATE qui les a motivés à prendre cette décision. Il semble donc qu’il y ait aussi un effet propre de l’ATE sur la poursuite d’études universitaires qui apparaît, a priori, assez difficile à comprendre.

Matière à réflexion

L’actuel gouvernement souhaite développer la formation en alternance dans les programmes de la formation professionnelle et technique. Il y voit un moyen pour améliorer l’adéquation entre la formation et l’emploi. Or nous venons de voir que l’ATE du collégial a bien des vertus, mais pas vraiment celle-là. Pour Doray et Bastien, « les acteurs de l’économie pourraient considérer qu’il y a là un détournement de mission, car une part non négligeable d’étudiants de l’ATE n’intègrera pas le marché du travail, au moins pas dans l’immédiat » (Doray, Bastien, 2015 : 11).

En fait, il semble y avoir une contradiction entre les objectifs poursuivis par l’ATE et les effets des programmes et de leur mise en œuvre sur les parcours étudiants. À ce titre, les auteurs s’interrogent : « Si on souhaite étendre l’ATE à l’ensemble des programmes, comment va-t-on s’y prendre ? Va-t-on poursuivre le même modèle d’implantation ou le modifier ? Dans un cas comme dans l’autre, les embuches seront nombreuses. Dans une logique de continuité, on se retrouvera avec une élite technique dont une fraction significative n’intègrera pas le marché du travail avant la fin des études universitaires. Dans ce cas, [l’ATE] de la formation technique devient une voie de formation d’ingénieurs et de postes équivalents. Dans la logique d’un changement de modèle d’implantation, il faudra convaincre les acteurs économiques de faire une place à tous les stagiaires dans les milieux de travail ». (Doray, Bastien, 2015 : 11). Les chercheurs invitent ainsi les décideurs publics à réfléchir à l’implantation de l’ATE en fonction de ses effets actuels plutôt que ceux anticipés en matière d’adéquation formation-emploi.

Notes   [ + ]

1. TRANSITION+, est une base de données longitudinales sur les parcours scolaires des étudiants. Créé par Pierre Doray, professeur au Département de Sociologie et chercheur au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie (CIRST) de l’UQAM, elle est construite par appariement de données administratives provenant du ministère de l’Éducation et de données provenant du recensement et de l’Enquête sur la population active de Statistique Canada.

Références

  • BOUTEILLER, D. (2008). Recruter des jeunes talents en alternance travail-études. Conférence prononcée dans le cadre du colloque Pénurie de main-d’œuvre, l’urgence d’agir, 20 mars. Document disponible sur demande auprès de l’auteur.

    DORAY, P. et BASTIEN, N. (2015). Parcours scolaire en formation technique et alternance travail-études. Boudesseul, G. et al. (Éditeurs). Alternance et professionnalisation, des atouts pour les parcours des jeunes et les carrières ? Paris, Céreq, Relief 50, décembre 2015, p. 140-152.

    VEILLETTE, S. (2004a). L’alternance travail-études au collégial : les effets sur la réussite scolaire et l’insertion professionnelle. Québec, Groupes ÉCOBES, CEGEP de Jonquière.

    VEILLETTE, S. (2004b). L’alternance travail-études au collégial : Les effets sur la réussite scolaire et l’insertion professionnelle. Québec, Thèse de doctorat en sciences de l’éducation, Université Laval.

BofOkBon articleTrès bon articleExcellent article (Soyez le premier à noter cet l'article)
Loading...

2 pensées sur “Alternance travail-études du collégial : effets positifs qui ont peu à voir avec l’adéquation formation-emploi”

  1. Marcelle Parr dit :

    Bonjour,
    Texte fort intéressant. Un commentaire : ces études portent sur l’ATE dite de « mise en oeuvre » de compétences, telle que pratiquée traditionnellement à l’ordre collégial, c’est-à-dire des séquences de formation alternée où les étudiants vont appliquer des compétences déjà maîtrisées et sanctionnées en milieu scolaire. Les objectifs d’adéquation-emploi invitent les établissements collégiaux à élaborer des projets d’ATE suivant aussi l’intention pédagogique de « développement » de compétences, où les étudiants vont développer, en milieu de travail, des compétences ou des éléments de compétences à l’intérieur du cursus scolaire. C’est un mode d’organisation fort différent et plus complexe à mettre en place. On pourra en mesurer les retombées à l’usage, d’ici quelques années.

    1. OCE OCE dit :

      Bonjour Marcelle,
      Deux réactions sur votre commentaire. Dans les programmes d’ATE du secondaire, tout le groupe participe à l’alternance. Dans le cas des programmes du collégial qui sont offerts en ATE, seulement quelques étudiants y participent. Doray et Bastien montrent qu’il a une sélection qui s’opère puisque ces étudiants-là ont un parcours scolaire sans faute au secondaire. Ensuite, ce sont des étudiants qui proviennent des classes moyennes et populaires que l’ATE pousse à obtenir leur diplôme dans les temps et à poursuivre des études universitaires. Pourquoi ? On ne le sait pas trop. Mais cela fait de l’ATE du collégial, un formidable dispositif — non pas d’adéquation formation-emploi — mais plutôt de réchauffement des aspirations (warming up). Si demain les programmes du collégial font aussi de l’ATE de développement de compétences, il n’est pas certain que cela modifie les effets dont il est question dans cet article. Ceci étant, et c’est mon deuxième commentaire, il est essentiel de se donner les moyens de « mesurer les retombées » de l’ATE et de façon plus générale, de se donner un certain nombre d’indicateurs pour faire l’analyse et le suivi de la mesure. Le tableau de bord proposé dans ce numéro-ci par Yves Chochard et Élisabeth Mazalon, bien qu’embryonnaire, est un pas dans cette direction.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous au bulletin