Mars 2017 | Vol. 7 | N°3 Pratiques d'ici Imprimer cet article Imprimer cet article

Des commissions industrielles pour maintenir les programmes de la formation professionnelle et technique à jour

| mars 2017

Les commissions industrielles (CI) sont un dispositif d’adaptation des programmes de la formation professionnelle et technique aux évolutions technologiques du marché du travail. Pilotées par les comités sectoriels, elles visent des ajustements « à la marge » des programmes. Si elles étaient instituées à grande échelle, nous pourrions dire qu’elles font un travail complémentaire au CNPEPT (Comité national des programmes d’études professionnelles et techniques) dont la mission est la révision en profondeur des programmes.

Les CI sont formées de représentants d’entreprises qui agissent comme commissaires. Les entreprises ne sont pas choisies au hasard. Ce sont des entreprises hautement concernées par un programme, soit parce qu’elles embauchent des finissants (et constatent, par exemple, un écart entre les compétences qu’ils détiennent et leurs besoins), soit elles œuvrent dans un secteur qui vit d’importants bouleversements technologiques, soit les deux.

Les CI ont été créées par le Comité sectoriel de main-d’œuvre en aérospatiale (CAMAQ) pour les programmes de l’École des métiers de l’aérospatiale de Montréal (ÉMAM) en 1997. Demeuré longtemps confidentiel, le dispositif a été repris récemment par Coeffiscience, Comité sectoriel de la chimie, pétrochimie, raffinage et gaz. L’Observatoire a rencontré, Nathalie Paré et Guillaume Legendre, directeurs généraux des deux comités sectoriels, pour en savoir plus sur cette innovation prometteuse. Sur la base de leurs propos, nous présentons ce dispositif, sa nature, ses visées, son fonctionnement, son utilité et ses retombées.

Comment fonctionnent les commissions industrielles ?

Le CAMAQ tient deux CI à l’ÉMAM par année. Et cette année, il en tient une aussi à l’École nationale d’aérotechnique (ÉNA) pour le programme technique d’avionique. Quant à Coeffiscience, ses premières CI sont prévues cette année.

Les CI du CAMAQ ont une longue histoire. Voici leur modus operandi. Les commissaires se rendent à l’ÉMAM pour une demi-journée. Pour cette occasion, Nathalie Paré leur remet les objectifs du programme, la matrice des compétences, la liste des modules d’enseignement indiquant les durées, et une liste d’items à observer et à commenter. La direction et des enseignants présentent le programme. Les commissaires visitent ensuite les installations de l’École et discutent avec les enseignants et les étudiants, in situ. La matinée se termine par un dîner où les échanges se poursuivent entre les commissaires, la direction et les enseignants.

Au terme de l’opération, les commissaires s’entendent sur des recommandations que le comité sectoriel transmet à la direction. Cette dernière se prononce par la suite sur la faisabilité de celles-ci car, dira Nathalie Paré, « il y a des choses qui peuvent se faire en milieu académique et d’autres pas en raison des ressources limitées ». Guillaume Legendre, tient lui aussi à la liberté de l’école à l’égard des recommandations : « les enseignants sont libres d’en prendre et d’en laisser; les commissaires font des suggestions, ils n’imposent rien ». La réponse de la direction est ensuite transmise aux commissaires. Cette rétroaction est jugée essentielle par les deux directeurs généraux; elle témoigne du sérieux de l’opération.

À quoi servent-elles ?

Guillaume Legendre donne les raisons qui l’ont motivé à mettre sur pied des CI. Écoutons-le.

Nous sommes dans un monde où les compétences vont se transformer de plus en plus rapidement. Il faut que l’information circule sur ces transformations-là pour que les cégeps soient capables de changer des choses. Je vais donner un exemple. [Au Cégep X] ils ont besoin de 200 000 dollars pour acheter une nouvelle cuve et les entreprises nous disent que ça ne sert plus à rien de donner cet enseignement-là, sur ces outils-là. Il faut le savoir et en ce moment, il n’y a pas de mécanismes pour ça. […] Je cherchais une façon de faire et j’ai entendu dire que le CAMAQ avait déjà un mécanisme pour faire ça, je suis allé les voir, j’ai regardé ce qu’ils ont fait, j’en ai discuté avec [Cégep X] et ils étaient d’accord avec l’idée.

[L’école ne peut-elle pas jouer ce rôle ?] Les professeurs sont encouragés à rester en contact avec le milieu du travail, mais la réalité étant ce qu’elle est, ils travaillent 40 heures à donner des cours et corriger des copies. Je ne suis pas sûr qu’ils vont passer beaucoup de temps dans les entreprises pour voir ce qui se fait de nouveau. Il faut qu’il y ait un mécanisme pour ça et c’est dans la mission des comités sectoriels de favoriser la discussion entre les établissements d’enseignement et les secteurs d’activité. Après tout, nous sommes la structure mandatée par le gouvernement pour faire l’arrimage entre l’éducation et le milieu du travail.

Qu’elles sont les retombées ?

Les CI favorisent les échanges entre les entreprises et les établissements d’enseignement. Les impacts sont multiples, entre autres ceux-ci. Les entreprises prennent connaissance des installations de l’école. Elles peuvent se mobiliser pour lui procurer du matériel et des équipements plus récents. Elles prennent aussi connaissance du programme, ce qui peut les motiver à offrir des stages et, si elles le font déjà, à les améliorer. Quant aux enseignants, ils ont l’occasion de consulter les entreprises pour se mettre à jour. Sans compter les contacts qu’ils obtiennent pour placer leurs étudiants en stage.

Les deux directeurs généraux estiment que le Ministère de l’Éducation aurait intérêt à participer aux CI, à titre d’observateur. Il pourrait ainsi se rendre compte du moment où un programme ne peut plus être révisé à la marge. Au lieu de réviser un programme à tous les dix ans, dira Guillaume Legendre, pour des raisons qui ne sont pas nécessairement liées à des problèmes d’adéquation des compétences au marché du travail, en assistant à ces réunions-là, le Ministère pourrait se rendre compte qu’un programme a besoin d’être révisé en profondeur.

Les deux directeurs généraux s’entendent pour dire que dans un monde où la technologie évolue à vitesse grand V et avec elle, les compétences, il est important que le processus national d’ingénierie de formation des programmes soit plus agile qu’il ne l’ait actuellement.

Une innovation prometteuse

À l’Observatoire, nous croyons que ce dispositif mériterait d’être étendu à d’autres secteurs d’activités. Agile, souple et organique, il permettrait de s’assurer qu’un programme se maintienne à jour au plus près possible des évolutions technologiques du monde du travail tout en demeurant dans le cadre l’architecture d’un programme jusqu’à ce que cela ne soit plus possible. Au Québec, nous avons l’avantage d’avoir des programmes aux compétences « hautes et larges » qui ne se démodent pas facilement. Cependant, si le squelette tient la route, ce qui le compose, moins visible à l’œil nu, est beaucoup plus vulnérable aux évolutions technologiques. Les établissements ont une certaine marge de manœuvre sur les programmes. Les CI leur donneraient l’information nécessaire pour l’utiliser au mieux au profit des deux mondes.

Les comités sectoriels sont particulièrement bien placés pour piloter les CI. De par leur rôle de relayeur, entre l’éducation et le milieu du travail, mais aussi, et cela n’est pas dit souvent, parce qu’ils ont plus de vingt ans d’expertise sur les industries qu’ils représentent. Les évolutions technologiques et les besoins de formation de la main-d’œuvre sont au cœur de leurs activités.

Enfin, les CI mériteraient d’être étudiées plus en profondeur. Nathalie Paré est prête à mettre à disposition de la recherche, vingt ans de documentation conservée sur les recommandations faites par les entreprises. Une analyse fine de ce matériel permettrait de comprendre la nature des ajustements nécessaires pour maintenir les programmes à jour et de cerner très précisément ce que les entreprises peuvent apporter au processus national d’ingénierie de formation des programmes de la formation professionnelle et technique.

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