Mars 2016 | Vol. 6 | N°4 Pratiques d'ici Imprimer cet article Imprimer cet article

Des innovations québécoises au potentiel prometteur

| février 2016

Ces dernières années, le Québec a vu naître de belles innovations en matière de formation alternée. Sur les cinq présentées au colloque (nous excluons le programme coopératif de l’École de technologie supérieur puisqu’il s’agit d’un modèle institué), trois ont un potentiel prometteur au sens où elles mériteraient d’être reproduites à grande échelle si notre objectif est l’adéquation formation-emploi.

C’est le cas de la première qui unit les forces de la formation professionnelle et du programme d’apprentissage en milieu de travail pour former les opérateurs faiblement qualifiés de l’industrie manufacturière. C’est le cas de la deuxième qui s’apparente à l’enseignement coopératif et dont les impacts sont appréciables sur le taux de diplomation de la formation technique. C’est le cas aussi de la troisième, un modèle de « blended learning » qui met de l’avant une nouvelle forme de stages ou d’apprentissage.

Le DEP-CQP

DEP-CQP1) CQP signifie Certificat de qualification professionnelle. Il est obtenu aux termes du programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT). propose un arrimage entre un programme de formation professionnelle et un programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT). Développé conjointement par les Services de la formation professionnelle et de l’éducation des adultes de la Commission scolaire de la Capitale et le Comité sectoriel de la fabrication métallique (Perform), il mène à une double qualification.

Les deux acteurs ont modulé le contenu du DEP opération d’équipements de production sur les compétences du PAMT réglage de presses plieuses. La formation scolaire adopte ainsi la logique de la progression des apprentissages en entreprise.

Cette astuce, ils l’ont matérialisé dans un guide de suivi que partagent enseignants et compagnons. L’outil permet aux deux parties d’échanger sur la progression des apprentis et de se concerter sur les actions à entreprendre pour corriger les lacunes. Ce faisant, il leur permet de s’apprécier mutuellement et d’apprendre l’un de l’autre.

En outre, les deux programmes se renforcent mutuellement. Le PAMT amène au DEP l’expertise de l’apprentissage en milieu de travail développée par les comités sectoriels de main-d’œuvre. Quant au DEP, il vient enrichir le PAMT des savoirs associés dont il est dénué.

Le DEP-CQP est un excellent modèle pour former les opérateurs faiblement qualifiés de l’industrie manufacturière, une clientèle qui en a grand besoin. Et le DEP opération d’équipements de production, flexible, peut être jumelé relativement aisément à plusieurs PAMT de cette industrie. La difficulté de ce modèle, ce sont les sources de financement du DEP et du PAMT qui ne sont pas « naturellement complémentaires » pour les travailleurs en emploi et les étudiants.

La Coexistence travail-études

La Coexistence travail-études propose des programmes de formation technique sur quatre ans. Génie mécanique a été le premier mais depuis, la formule est déployée dans sept autres programmes. Développée par le Cégep de Sherbrooke en collaboration avec des entreprises, la CTÉ répartit la troisième année du DEC sur deux ans, permettant aux étudiants de s’engager dans des stages de longue durée, alternant études et travail rémunéré dans leur domaine. Autre élément intéressant, l’alternance se fait sur une base hebdomadaire : 2 jours à l’école et 3 jours en entreprise ou vice versa, une rareté dans les modèles d’alternance nord-américains. Seul ombre au tableau, les stages ne sont pas crédités.

À l’origine de ce modèle, en 2007, il y a une demande faite par une association de dirigeants de l’industrie manufacturière aux prises avec un manque de main-d’œuvre qualifiée dans la région. Cette demande, le Cégep l’a bien reçue parce qu’elle faisait écho à sa propre difficulté de recruter des étudiants dans les programmes qui mènent à cette industrie. Les deux acteurs ont pris le temps de concevoir une formule qui leur sied mutuellement.Et le Cégep s’est mérité le Prix d’excellence de l’Institut d’administration publique du Québec en 2010 et de celui du Canada en 2011 pour les efforts de concertation déployés. Marie-France Bélanger, directrice générale du Cégep de Sherbrooke, précise :

« On a passé trois ans avec les partenaires à développer cette approche-là. Ce n’était pas toujours simple, il y avait des résistances à l’intérieur de nos organisations et de la part des centrales syndicales des entreprises dans la façon d’accueillir les étudiants parce qu’ils étaient rémunérés ».

En force depuis 2010, c’est dans une proportion de 95% que les finissants du programme ont obtenu leur diplôme dans les temps. Pour l’heure, 100 étudiants ont choisi la formule. Cette performance du programme est d’autant intéressante, qu’il ne s’agit pas des élèves « à la cote R la plus élevée ». Les étudiants plus forts visent l’université, entre autres, l’École de technologie supérieure qui les accueille à bras ouverts.

La CTÉ est un modèle qui a fait ses preuves. Souple et peu coûteux, ses vertus sont multiples. Retenons sa robustesse, puisqu’il est né en prenant le temps de surmonter les résistances des enseignants et des entreprises et, sa performance, puisqu’il favorise la persistance aux études et la diplomation, des problèmes névralgiques des programmes techniques du collégial.

Le DEP en ligne et en entreprise

Le DEP en ligne et en entreprise propose des programmes de formation professionnelle, le DEP conduite et réglage de machines à mouler les plastiques et le DEP opération d’équipements de production, en ligne et en entreprise. Il a été conçu par un enseignant du Centre sectoriel des plastiques de Saint-Damien de Buckland de la Commission scolaire de la Côte du sud.

La formation est individualisée. La théorie est transmise en ligne par les enseignants sur une plate-forme dédiée à cet effet.Ceux-ci sont accessibles en ligne, de 7h à 17h. Le soir et les fins de semaine, les échanges se font par courriel. Les examens théoriques se tiennent aussi sur la plate-forme.

La formation pratique se fait en milieu de travail, sur les équipements de l’entreprise, sous la supervision d’un compagnon. Le compagnon devient, dira Yves Boivin, « les yeux, les oreilles et les bras » des enseignants. Aux termes de la formation, les enseignants se rendent en entreprise pour faire passer les examens pratiques.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce modèle est peu coûteux à concevoir et peu coûteux à mettre en oeuvre. Le ministère de l’Éducation finance la formation selon les paramètres de l’alternance travail études (ATE). Les entreprises louent le matériel fourni par le Centre (environ 200$ par apprenant) et libèrent les travailleurs de huit à dix heures par semaine pour la formation. En retour, ces derniers doivent consacrer le même nombre d’heures à la formation sur leur temps personnel.

Le DEP en ligne et en entreprise est en force depuis 2013. En deux ans, 40 travailleurs ont obtenu leur diplôme et 52 autres sont actuellement en formation. Ces 92 travailleurs proviennent de 31 entreprises. Les résultats sont spectaculaires, quand on sait que le Centre sectoriel des plastiques était sur le point de fermer ses portes faute de clientèle.

Tout comme le DEP-CQP, le modèle s’adresse à des travailleurs en emploi, plus précisément aux opérateurs faiblement qualifiés de l’industrie manufacturière. Le modèle est reproductible d’autant qu’il convient bien à l’industrie manufacturière et qu’il est assez simple à mettre en œuvre sur le plan technologique. La difficulté réside du côté des enseignants qui doivent s’approprier les TIC et modifier leur approche pédagogique.

Enfin, le DEP en ligne et en entreprise est un modèle avant-gardiste qui transcende les lieux physiques de l’école et de l’entreprise. Le temps que dure la formation, les travailleurs-apprenants sont à la frontière des deux mondes dans une situation d’immersion que rendent possibles les nouvelles technologies de l’information et des communications. Des chercheurs américains ont documenté ce nouveau type de modèle, qu’ils ont baptisé « immersive boundary model » qu’ils jugent nettement supérieur au stage traditionnel.

2016-vol6-n4-immersive boundary model

Source : Heckman, R., Østerlund, C. S., Saltz, J. (2015).

Miser d’ores et déjà sur les innovations québécoises

Le gouvernement actuel souhaite actualiser la formation professionnelle et technique pour une meilleure adéquation formation-emploi en renforçant le partenariat éducatif entre les écoles et les entreprises. Pour ce, il s’apprête à mettre à la disposition des partenaires de l’éducation une enveloppe de 7,8 millions pour financer des projets qui vont dans ce sens. Si nous sommes optimistes, nous pouvons penser que les projets vont démarrer à l’automne 2016. Dès lors, il faudra attendre un an, plus réalistement deux, pour analyser leur viabilité. C’est long et le temps presse.

D’autant qu’il existe déjà des modèles innovants qui répondent aux souhaits du gouvernement. Nous en avons présenté quelques-uns. Il en existe d’autres.

Lancer une étude d’envergure sur les innovations québécoises

Aussi le gouvernement actuel devrait-il 1) lancer une étude d’envergure pour repérer les modèles innovants qui naissent pour résoudre une problématique d’adéquation formation-emploi sur des métiers en demande, 2) privilégier ceux qui donnent lieu à un partenariat éducatif école-entreprise, 3) pour ensuite analyser leurs caractéristiques, leurs modes de fonctionnement et les difficultés auxquelles ils se heurtent. De cette façon, il se donnerait les moyens 4) d’agir d’ores et déjà sur les règles pédagogiques, financières et autres qui entravent la mise en œuvre d’innovations qui vont dans le sens qu’il souhaite.

Déjà cependant, à la lumière des innovations porteuses, il peut rapidement entreprendre deux actions.

Prioriser les travailleurs faiblement qualifiés en emploi

Des trois modèles présentés, deux s’adressaient à des travailleurs faiblement qualifiés en emploi. Les ministres Blais et Hamad ont peu ou pas évoqué les travailleurs en emploi dans leurs allocutions. Ce n’est pas la clientèle prioritaire du ministère de l’Éducation et, si c’est celle d’Emploi-Québec, elle tombe sous le radar des mesures du projet de loi 70 qui privilégient les jeunes et les « sans emploi ». Or, parmi les travailleurs en emploi, les faiblement qualifiés devraient être priorisés. Pour ces raisons :

  • D’abord, parce que ce sont des « anciens jeunes » que le système éducatif a échappés et que ceux-ci sont relativement nombreux sur le marché de l’emploi. Parmi la population active expérimentée des 25-44 ans, 26,7% n’ont aucun diplôme ou n’ont qu’un diplôme d’études secondaires2)Statistique Canada, Recensement 2006, Population active expérimenté de 15 ans et plus.
  • Ensuite, parce que les principaux bassins de main-d’œuvre pour les emplois de demain sont des personnes déjà en emploi.
  • Et aussi, parce que cette clientèle, nombreuse dans l’industrie manufacturière, freine son développement.

Les travailleurs faiblement qualifiés arrivent dans les entreprises à la faveur des pancartes « ici on embauche ». Ils comblent les emplois de journaliers ou d’opérateurs de base. Faute d’un bassin de travailleurs qualifiés, les entreprises les font migrer sur des emplois plus complexes. Toutefois, leurs lacunes sur le plan des savoirs formels associés aux métiers, les STEM pour reprendre une expression anglo-saxonne, rendent leur progression professionnelle difficile3) STEM est un acronyme pour désigner science, technologie, génie et mathématiques. La littérature anglo-saxonne foisonne sur ce sujet depuis une bonne dizaine d’années. Les anglo-saxons estiment nécessaire de renforcer l’enseignement de ces savoirs au primaire et au secondaire, mais aussi et beaucoup, en formation professionnelle parce que les métiers intermédiaires se complexifient au XXIe siècle. avec comme conséquences des impacts sur la productivité des entreprises. Ces lacunes leur font appréhender le travail comme étant le résultat de l’essai-erreur, du feeling et de l’intuition.

Arold Isaac, directeur d’une usine de fabrication de produits en plastique, a livré sur ce sujet des propos percutants lors du colloque. Grâce au DEP en ligne et en entreprise, il a pu instaurer le moulage scientifique dans son usine. Avant cette formation, les opérateurs estimaient que le moulage était « un procédé par tâtonnement ». Ils « n’avaient pas les bases nécessaires » pour le voir autrement.

Visionnez le témoignage d’Arold Isaac. Un témoignage dans lequel se reconnaîtront bien des dirigeants d’entreprises manufacturières.

Est-ce que le programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT), conçu pour qualifier les personnes en emploi, peut être utile dans leur cas ? Difficilement, parce que ce programme ne comprend pas de formation sur des savoirs formels associés au métier. En outre, les savoirs formels associés aux métiers qualifiés se transmettent difficilement sur les planchers d’usine. C’est justement la valeur ajoutée de la formation professionnelle en école que de transmettre ces savoirs.

Permettre aux travailleurs en emploi d’avoir accès aux mêmes sources de financement que les étudiants et vice versa

Il y a des modèles qui ont éclos dans le cadre des réglementations existantes, tant sur le plan pédagogique, que financier. C’est le cas du DEP en ligne et en entreprise et de la Coexistence travail- études. D’autres, comme le DEP-CQP ont nécessité des montages financiers, parfois laborieux, et l’apport du Fonds de développement et de reconnaissance des compétences (FDRCMO). Pour reprendre les propos de Maude Plourde, qui présentait le DEP-CQP,« les sources de financement sont là, mais elles ne sont pas naturellement complémentaires ». Ces sources, précisera-t-elle, ce sont le financement via le DEP et le financement via le PAMT. Sans le financement du FDRCMO, le DEP-CQP n’aurait pu se réaliser dira-t-elle. Encore là, s’ils ont obtenu ce financement, c’est parce qu’il s’agissait de métiers priorisés pour lesquels les besoins de main-d’œuvre sont névralgiques.

Notes   [ + ]

1.  CQP signifie Certificat de qualification professionnelle. Il est obtenu aux termes du programme d’apprentissage en milieu de travail (PAMT).
2. Statistique Canada, Recensement 2006, Population active expérimenté de 15 ans et plus.
3. STEM est un acronyme pour désigner science, technologie, génie et mathématiques. La littérature anglo-saxonne foisonne sur ce sujet depuis une bonne dizaine d’années. Les anglo-saxons estiment nécessaire de renforcer l’enseignement de ces savoirs au primaire et au secondaire, mais aussi et beaucoup, en formation professionnelle parce que les métiers intermédiaires se complexifient au XXIe siècle.

Références

En savoir plus

Téléchargez les présentations et visionnez les conférences du colloque de l’automne 2015 sur l’adéquation formation-emplois, la formation duale et alternée : les innovations et bonnes pratiques de partenariat entre l’école et les entreprises au Québec et à l’international.
Téléchargez les présentations et visionnez les conférences du colloque du printemps 2015 sur la formation duale et alternée : panorama des modèles allemand, suisse et québécois.
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