Février 2015 | Vol. 5 | N°4 Dossier Imprimer cet article Imprimer cet article

La formation duale en Suisse vue de l’intérieur

| février 2015

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L’année 2014 marque les dix ans de la loi suisse sur la formation professionnelle, caractérisée par le succès de la formation duale. Comme en Allemagne, c’est la principale voie de la formation professionnelle et technique. En 2011, 68 203 jeunes suisses choisissaient d’apprendre une profession par la formation duale, ce qui représentait plus de 56% des jeunes à la sortie de l’école obligatoire (9 ou 10 de scolarité depuis l’école primaire).

Dans cet article, nous présentons ce qu’est la formation duale en Suisse, quelques apports et limites, afin d’éclairer l’intérêt porté à ce type de formation au Québec. Nous le faisons à partir de notre propre expérience : avant d’être professeur à l’UQAM, nous avons été responsable de la formation duale à l’État de Fribourg.

D’entrée de jeu, précisons que l’expression « formation duale » est peu utilisée en Suisse, tellement il est « normal » qu’une formation professionnelle se déroule de cette manière. Les expressions « formation professionnelle initiale » et « apprentissage » sont plus courantes. Selon nous, ces expressions reflètent certains aspects du système dual qu’il est intéressant de développer.

La voie royale pour acquérir un métier ou une profession

L’expression de « formation professionnelle initiale » exprime deux idées : celle de la finalité de la formation duale et celle de son inclusion dans un parcours de formation. Précisons que l’expression recouvre les concepts de formation professionnelle et technique que l’on connaît au Québec. La finalité d’une formation duale est l’acquisition des connaissances, habiletés et attitudes nécessaires à l’exercice d’une profession ou d’un métier. En Suisse, le choix ne manque pas : le département de l’économie, des finances et de la recherche recense actuellement plus de 220 occupations pouvant être apprises par formation duale (consulter le site ici).

Le tableau suivant présente les 20 formations duales les plus suivies en 2012. Il met en évidence la présence du système dual dans pratiquement tous les domaines de l’économie : l’administration d’une entreprise privée ou public (employé de commerce CFC), la vente et le service à la clientèle (gestionnaire du commerce de détail CFC), la santé (assistant en soin et santé communautaire CFC, assistant dentaire CFC), les services sociaux (assistant socio-éducatif CFC), la construction et la rénovation (installateur-électricien CFC, maçon CFC, charpentier CFC), le tourisme et la restauration (employé de commerce CFC, cuisinier CFC), etc.

Les 20 formations duales les plus choisies en 2012 (selon le nombre de participants)

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Source : Tiré de : SEFRI (2014)

Un accès facilité au marché du travail

La formation duale peut être considérée comme une importante porte d’entrée sur le marché du travail helvétique. Rares sont les offres d’emploi qui ne la mentionnent pas comme une exigence d’embauche. Rares sont aussi les personnes qui ne trouvent pas de travail à l’issue de leur formation duale. Cette situation pousse d’ailleurs les immigrants et les personnes peu qualifiées ou en voie de requalification à entreprendre une formation duale afin d’améliorer leurs conditions de vie. Des mesures d’accompagnement existent pour les y aider : validation totale ou partielle des acquis issus de l’expérience, cours en soirée et en fin de semaine, bourse ou prêt de formation. Pour plus d’information, voir la procédure de qualification pour adulte sans formation publiée par le CSFO / information sur les bourses et prêts dans le canton de Fribourg.

La fluidité des parcours de formation

Dans l’expression « formation professionnelle initiale », l’adjectif « initial » rappelle que la formation duale s’inscrit comme la première étape d’un parcours de formation. À notre connaissance, toutes les formations duales ouvrent sur la possibilité de suivre une formation à plein temps ou en alternance dans des écoles supérieures, des hautes écoles ou des universités. A titre d’exemple, une formation de maçon débouche sur de nombreuses opportunités de perfectionnement : une seconde formation duale de dessinateur en architecture ou en génie civil, un diplôme d’entrepreneur dans le domaine de la construction ou même l’équivalent d’un baccalauréat en architecture (informations sur les débouchés sur cette page).

Le site internet du Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) donne un bon aperçu des nombreuses passerelles entre les différentes voies de formation (consluter le site ici).

La formation duale n’est donc pas perçue comme une fin mais comme un commencement : par une passerelle, il est tout à fait possible de rejoindre les bancs des universités ou des hautes écoles, même après avoir travaillé quelques années. Cette passerelle correspond à une année de cours préparatoires nommés « cours de préparation à la maturité professionnelle » qu’il est possible de suivre durant ou après une formation duale. Une autre alternative consiste à suivre une formation professionnelle supérieure pour valoriser les années d’expérience de travail réalisées après l’apprentissage.

Les trois lieux de formation

Si vous parlez de formation duale à un/e jeune helvète croisé/e dans la rue, il ou elle ne vous comprendra peut-être pas. Mais si vous lui parlez d’ « apprentissage », le synonyme le plus utilisé dans le langage courant, il ou elle vous comprendra tout de suite : vous lui parlez d’une formation se déroulant en partie en entreprise. Cette observation nous amène à traiter des lieux de la formation duale. Contrairement à ce que l’adjectif « dual » pourrait laisser croire, la formation ne se déroule pas dans deux mais dans trois lieux de formation.

Comme en Allemagne, l’entreprise formatrice est un lieu de formation important.L’apprenti/e y passe la majeure partie de sa formation. Après avoir postulé et décroché une place d’apprentissage, il/elle y acquiert les compétences, les connaissances et les attitudes professionnelles pratiques.

Toute entreprise helvétique ne devient pas automatiquement une entreprise formatrice : elle doit auparavant demander une autorisation de former à l’autorité cantonale compétente et doit remplir certaines conditions pour l’obtenir. Parmi ces conditions, citons l’organisation d’un environnement de travail adapté à l’apprentissage, la formation pédagogique de formateur/trice-s en entreprise et la validation du contrat d’apprentissage par l’autorité cantonale compétente (modèle de contrat ici et un exemple de procédure pour devenir entreprise formatrice dans le canton de Fribourg se trouve ici).

L’école professionnelle est le lieu où l’apprenti/e développe les connaissances théoriques nécessaires à l’exercice de sa profession, où il/elle approfondit sa culture générale et où il/elle apprend une deuxième langue nationale. En complément, de nombreuses écoles proposent des cours de préparation à la maturité professionnelle qui ouvrent la porte des universités et des hautes écoles. En 2011, plus de 30% des personnes en formation duale suivaient ces cours préparatoires (SEFRI, 2014).

Un point est à relever au sujet des écoles professionnelles : plusieurs d’entre-elles proposent aussi des cursus de formations à plein temps, à l’image des cursus proposés par les centres de formation professionnelle au Québec (à ce sujet, voir infra la section sur la complémentarité des voies de formation).

Décomposition d’une formation duale
(Selon la durée de la formation dans chacun des trois lieux d’apprentissage)
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Les cours interentreprises constituent le troisième lieu de formation. Ils servent de complément indispensable à la formation dispensée à l’école et dans l’entreprise. Ces cours se tiennent souvent dans des centres de formation fondés par les organisations du monde du travail. Pour comprendre l’utilité de ces cours, prenons un exemple de formation, celle des forestiers-bûcherons.

Les normes de sécurité et les procédures de premiers secours sont très importantes pour le métier de forestier-bûcheron. Il n’est pas possible de bien traiter de ces normes et procédures dans le cadre de l’activité quotidienne d’une exploitation forestière (l’entreprise formatrice). Il est aussi important de vivre ces normes et procédures dans le milieu forestier et non sur les bancs d’école.

L’organisation de cours spécifiques en forêt apparaît comme la bonne alternative : 47 à 52 jours de cours interentreprises ont ainsi été mis en place partout sur le territoire par différentes  associations professionnelles. Ces associations se sont occupées d’engager un/e formateur/trice suffisamment qualifiée dans le domaine, de louer une zone forestière pour la durée des cours, des convoquer les apprenti-e-s des différentes organisations (plus d’information à ce sujet).

Le rythme de l’alternance des lieux de formation

Les formations duales suisses, comme les allemandes ou les autrichiennes, sont marquées par une alternance continue entre les lieux de formation. Dans la même semaine, l’apprenti/e fréquente l’école durant un à deux jours et l’entreprise formatrice le reste du temps. Parfois, les journées en entreprise sont remplacées par un cours interentreprises ou une semaine de cours-bloc à l’école. Ce rythme est suivi durant toute la formation (2 à 4 ans) et n’est interrompu que par les vacances scolaires (4 à 5 semaines pour tous les apprenti-e-s). Il diffère ainsi du rythme suivi dans les modèles d’alternance travail-études (ATE) québécois, où une période de stage de 1 à 16 semaines succède à une période de formation à temps plein en établissement scolaire (consulter le site).

Une promotion active de la formation

Revenons à notre jeune helvète croisé/e dans la rue. Il est peu probable qu’il/elle n’ait jamais entendu parler d’apprentissage. En effet, sa classe d’école secondaire aura sûrement déjà visité le salon des métiers où est présentée l’offre de formations duales de sa région (par exemple : le salon des métiers et de la formation du canton de Vaud). Il/elle sera sans doute déjà passé devant des affiches l’invitant à venir faire un apprentissage dans l’une ou l’autre des grandes entreprises publiques ou privées (par exemple : NestléNovartisUBSCFF). S’il/elle souhaite se former plus proche de son domicile ou dans une PME, il/elle aura peut-être déjà consulté les plateformes internet regroupant toutes les places d’apprentissage mises au concours (Consulter le site). Quant à ses parents, dans le cas où ils proviendraient d’un pays étranger, ils auront sans doute pu trouver de la documentation dans leur langue maternelle auprès d’un service de l’orientation professionnelle. La promotion de la formation duale s’opère ainsi à tous les niveaux : dans les écoles, dans les entreprises, auprès des futur-e-s apprenti-e-s et de leur famille.

Contrer l’impact négatif de la conjoncture

Une promotion active et permanente est nécessaire pour faire vivre le système dual, car ce dernier est dépendant de la conjoncture économique. Un rapport de l’OCDE (2009) ainsi qu’une étude comparative de l’apprentissage en Suisse, France et Allemagne (Dif-Pradalier et Zarka, 2014) rappellent que, face à un avenir incertain, les entreprises suisses sont moins motivées à ouvrir de nouvelles places d’apprentissage, même si former un/e apprenti/e est une activité rentable (Strumpler et Wolter, 2009). En période de crise économique, les places d’apprentissages se ferment vite alors qu’elles mettent du temps à réapparaitre une fois l’embellie arrivée.

Cette relative fragilité du système dual se retrouve dans d’autres pays. Les solutions pour maintenir et renforcer l’attractivité de la formation duale étaient au cœur des discussions lors du dernier congrès du BIBB à Berlin (voir le document).

Néanmoins, les gouvernements disposent d’une large palette de mesures pour contrer l’effet de la conjoncture et renforcer le système dual : création de nouvelles passerelles ente les cursus de formation, meilleure adéquation de l’offre et de la demande de places d’apprentissage, mise en réseaux des entreprises formatrices,  création de solutions transitoires étatiques à l’attention des jeunes en décrochage, accompagnement des entreprises dans la sélection, l’engagement et la formation de leurs apprenti-e-s et de leurs formateur-trice-s en milieu de travail, etc. (SEFRI, 2014).

La complémentarité des voies de formation

Pour conclure, il est intéressant de rappeler une réalité souvent méconnue. En Suisse, en Allemagne et en Autriche, la formation duale n’est pas la seule voie pour apprendre un métier. Elle cohabite avec une voie de formation en école professionnelle à plein temps ou entrecoupée de périodes de stage (Dif-Pradalier et Zarka, 2014) comme l’ATE québécoise. En 2011, à côté des 56% d’helvètes en formation duale (68 203 personnes), environ 10% d’entre eux (11 473 personnes) ont préféré suivre un cursus en école professionnelle à plein temps. En Autriche, la l’école professionnelle à plein temps est même considérée comme la voie la plus attractive.

Pour un même métier, il est souvent possible de choisir entre les deux voies, selon le type de compétences que l’on souhaite approfondir. A tire d’exemple, en Suisse, une personne désirant devenir informaticien/ne choisira la voie duale si il/elle souhaite se spécialiser dans le domaine de l’informatique d’entreprise ou choisira la voie à plein temps si elle souhaite se spécialiser dans le développement d’application (plus d’informations ici).

Fort de toutes ces observations, la formation duale ne devrait pas être perçue comme une voie destinée à remplacer la formation professionnelle et technique à l’école à plein temps ou en formule alternance travail études (ATE). Selon nous, elle devrait davantage être vue comme un voie alternative et complémentaire permettant de multiplier les parcours de formation et d’inclure le milieu de travail au sein de ces parcours. La formation duale change aussi notre manière de voir les choses. Elle nous invite à passer d’une vision « formation ou travail » à une vision « formation et travail ».

Les voies de formation suivies à l’issue de l’école obligatoire en 2011

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Source : Adapté de SEFRI (2014)

Références

  • DIF-PRADALIER M., ZARKA S., Redonner ses chances à l’apprentissage, Une comparaison France, Suisse, Italie, Confédération Française de Travailleurs Chrétiens, Pantin, 230 p.

    OCDE (2009), Learning for Jobs, Évaluation par l’OCDE du système de formation professionnelle, Suisse, 66 p.

    OFFT (2012), Baromètre des places d’apprentissage, Août 2012, Rapport détaillé, Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie, Bern, 21 p.

    SEFRI (2014), La formation professionnelle en Suisse, faits, données et chiffres, 24 p.

    STRUPLER M., WOLTER S. (2009), Die duale Lehre : ein Erfolgsgeschichte auch für die Betriebe, Rügger Verlag, Glaris, 180 p.

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