Juin 2017 | Vol. 8 | N°1 Réflexion Imprimer cet article Imprimer cet article

Promouvoir la formation professionnelle autrement

  • Robert Goyer
| juin 2017

« Dans un contexte où nul ne peut prédire de quelles compétences les citoyens auront besoin d’ici les 20 prochaines années, préserver et renforcer la richesse du parcours scolaire de nos jeunes constitue l’un des meilleurs gages de leur réussite dans l’avenir. » 1) Emploi-Québec – Capitale-Nationale, Consultation régionales sur le développement de la main-d’œuvre et l’emploi, 2016, page 6. Nul doute que cela  passe aussi par la formation professionnelle. Pourtant, le document Pour une politique de la réussite éducative constate : « […], la formation professionnelle est, encore aujourd’hui, davantage fréquentée par des adultes que par des jeunes, même si, depuis des décennies, de nombreuses actions ont été menées pour y augmenter le nombre de jeunes de moins de 20 ans. » 2) Pour une politique de la réussite éducative, 2016, page 8.

Faut-il comprendre que la formation professionnelle est un parcours marginal parce que depuis des décennies elle attire peu de jeunes ? Marginal pour les jeunes, oui, tels qu’en témoignent ces chiffres.

 

Jeunes en continuité

Adultes

Formation professionnelle

5 187

112 854

DEC technique

83 744

3 337

AEC

 

23 224

Source : Statistique de l’éducation, édition 2012. Effectif scolaire à temps plein et à temps partiel, selon la catégorie d’organisme, l’ordre d’enseignement et le type de formation, en 2010-2011 (tableau 2.1.3). MELS, 2014.

Il faut l’admettre, il y eu plusieurs tentatives infructueuses depuis les 5 volets du Rapport Pagé de 1995 jusqu’à la mise en place des passerelles DEP-DEC ces dernières années pour  rendre ce parcours plus attrayant pour eux. Mais cela ne fonctionne toujours pas.

D’ailleurs, concernant ces passerelles, dans son rapport d’étape du chantier sur l’offre de formation collégiale, Guy Demers souligne que les détenteurs du DEP sont très peu nombreux à poursuivre des études collégiales dans un programme de DEC. « En effet, le nombre d’étudiants admis par les collèges dans un parcours en  continuité de formation et déclarés comme tels n’a jamais dépassé 30 par automne, et ce, sur une période d’observation s’étendant de 2004 à 2012.  » 3)Demers Guy, Rapport d’étape du chantier sur l’offre de formation collégiale, 2014, page 20

Pourquoi ces échecs répétés ? Est-il possible qu’on ne vise pas la bonne cible ? La réalité le démontre, la moyenne d’âge actuellement au DEP est de 27 ans. Pour la plupart, il s’agit d’adultes qui reviennent aux études. Certains ont déjà un diplôme (DES, DEC, voire même BAC), d’autres pas. Certains ont une expérience professionnelle, d’autres pas. Certains sont encore en emploi, d’autres pas. La formation professionnelle des adultes est l’ANTRE des trajectoires atypiques, tout comme les AEC collégiaux.

Elle agit comme un filet de sécurité pour les adultes qui reviennent aux études, pour acquérir une première – ou une nouvelle – qualification professionnelle. C’est la réalité malgré toutes les belles tentatives pour la promouvoir auprès des jeunes en continuité de formation. Ce que nous proposons, c’est d’accepter cette évidence et de la promouvoir pour ce qu’elle est. Voici cinq stratégies à cet effet.

Stratégie 1 – Soutenir la poursuite d’études collégiales et universitaires

Il faut en convenir, la trajectoire scolaire la plus valorisée et poursuivie est la suivante:

  • obtenir un DES,
  • poursuivre des études dans le réseau collégial afin d’obtenir un DEC préuniversitaire ou un DEC technique,
  • compléter par la suite des études universitaires.

Pour les parents, c’est la trajectoire royale. Sur ce, il y a une double évidence, une majorité de jeunes rêvent de vivre leur vie de collégiens, et en même temps, une majorité de québécois pense que notre société serait grandement avantagée si tous les citoyens poursuivaient des études collégiales et universitaires. Cela semble inscrit dans l’imaginaire québécois. Il s’avère donc plus efficace de continuer à soutenir les québécois dans cette trajectoire. D’ailleurs, c’est une responsabilité déjà bien assumée par les intervenants en ISEP dans les commissions scolaires.

Stratégie 2 – Faire connaître que tous ne vont pas y parvenir

Nous avons aussi une autre responsabilité. Il faut rappeler que cette trajectoire n’est pas sans embûches et que plusieurs ne vont pas la poursuivre.

  • Les statistiques démontrent en effet que les étudiants qui s’inscrivent dans un cégep ont 2 chances sur 3 de ne pas terminer leur formation dans les délais prévus; soit 2 ans au DEC préuniversitaire et 3 ans au DEC technique.
  • Et s’ils poursuivent leur formation durant deux années supplémentaires, soit durant 4 ans au DEC préuniversitaire ou 5 ans au DEC technique, ils ont 4 chances sur 10 de ne pas accéder à un diplôme.4)La Presse, 24 janvier 2017

Plusieurs bonnes raisons peuvent expliquer ces statistiques. D’entrée de jeu, pour certains étudiants, c’est une trajectoire inévitable à cause des pressions sociales ou familiales. Il faut tenter sa chance au cégep. De plus, il faut aussi savoir qu’en 2014, environ 45% des étudiants de 15 à 24 ans occupaient un emploi. Un étudiant sur deux inscrit au cégep travaille et cette statistique est en augmentation constante. Certains manquent de temps et d’énergie pour concilier travail-études. D’autres veulent du temps pour voyager. Cela a pour conséquence que plusieurs étudiants demandent une prolongation de leur parcours. Malgré cela, 40 étudiants sur 100 n’obtiennent pas leur DEC après 4 ou 5 ans d’études.

Stratégie 3 – Faire valoir que rien n’est perdu; au contraire

En réalité, la situation est loin d’être tragique pour ces 40 étudiants. En effet, ils pourront revenir aux études et s’inscrire au DEP dans un centre de formation professionnelle. Et c’est très prometteur, car au moins 34 d’entre eux obtiendront leur diplôme; le taux de réussite étant de 86%.

Peu importe leur cheminement, les élèves doivent savoir que les enseignants de la formation professionnelle les attendent pour leur offrir une formation reconnue qui prendra en compte leur réalité de jeunes adultes-étudiants-travailleurs.

Stratégie 4 – Car la formation professionnelle est un parcours scolaire sur mesure

Ce n’est pas très connu mais depuis quelques années, les intervenants de la formation professionnelle ont développé un parcours de formation initiale sur mesure pour répondre efficacement aux besoins des adultes qui s’inscrivent au DEP. Les intervenants de la formation professionnelle ont pris conscience que ce ne sont pas les étudiants-adultes qui doivent s’ajuster à l’organisation des centres de formation, mais les centres de formation qui doivent s’ajuster à la réalité des étudiants-adultes. Les nouveaux modes d’organisation de la formation dans les centres de formation professionnelle sont sans contredit une grande  valeur ajoutée de cette formation. Il faut donc faire la promotion systématique de ces nouveaux modes d’organisation de la formation.

Stratégie 5 – Apporter des témoignages

Pour supporter cette stratégie, il serait intéressant de mener une recherche auprès des étudiants qui ont plus de 20 ans inscrits au DEP afin de mieux comprendre le déroulement de leur trajectoire scolaire en 2017. Qui sont-ils vraiment? Travaillent-ils? Si oui, pourquoi? Ont-ils fait le choix du DEP par défaut? Pourquoi ce choix par défaut? Comment ont-ils vécu la décision de faire ce choix par défaut? La trajectoire suivie durant leur DEP a-t-elle comporté certaines surprises inattendues? Quel est leur niveau de satisfaction par rapport à la formation reçue? Quel message aimeraient-ils livrer à des jeunes qui terminent leur secondaire et qui doivent faire des choix. D’ailleurs, une partie des réponses à ces questions sont disponibles dans une enquête sur les conditions de vie des étudiantes et étudiants de la formation professionnelle au secondaire, du collégial et de l’université menée par le MÉES durant l’année scolaire 2012-2013.5)MESRS, Enquête sur les conditions de vie des étudiantes et étudiants de la formation professionnelle au secondaire, du collégiale et de l’université en 2013

Bref, pour bien positionner la formation professionnelle auprès des jeunes qui terminent leur secondaire, une des stratégies les plus efficaces serait certainement de leur transmettre des témoignages sur la trajectoire scolaire et professionnelle vécue par des étudiants ayant fréquentés leur école secondaire et qui ont déjà été inscrits au DEP.

Pour éviter toute méprise sur notre propos

Les stratégies que nous proposons n’excluent pas que nous poursuivions les efforts pour attirer les jeunes en formation professionnelle. Aussi faut-il, entre autres, continuer à utiliser différentes stratégies de promotion comme Chapeau les filles ou d’exploration comme Élève d’un jour afin de promouvoir l’accès au DEP auprès des élèves qui terminent leur secondaire III ou IV ainsi que de promouvoir la concomitance auprès des élèves de secondaire III ou IV qui peut les mener à une double diplomation DES-DEP. On pourrait même créer un nouveau modèle de double diplomation inscrit dans un parcours enrichi de formation professionnelle renouvelée pour des élèves douées et talentueux. Bref, il ne faut rien changer aux stratégies actuelles, il faut juste en utiliser 5 autres de plus, si ce n’est pas déjà fait. Toutefois, il faut convenir que c’est un important virage pour les intervenants en ISEP parce que c’est une nouvelle façon de travailler. Donc, il faut agir avec souplesse. Actuellement, les intervenants (gestionnaires et professionnels) de la formation professionnelle semblent les mieux outillés pour provoquer ce virage en ISEP. La balle est dans leur camp.

Notes   [ + ]

1. Emploi-Québec – Capitale-Nationale, Consultation régionales sur le développement de la main-d’œuvre et l’emploi, 2016, page 6.
2.  Pour une politique de la réussite éducative, 2016, page 8.
3. Demers Guy, Rapport d’étape du chantier sur l’offre de formation collégiale, 2014, page 20
4. La Presse, 24 janvier 2017
5. MESRS, Enquête sur les conditions de vie des étudiantes et étudiants de la formation professionnelle au secondaire, du collégiale et de l’université en 2013
BofOkBon articleTrès bon articleExcellent article
Loading...

5 pensées sur “Promouvoir la formation professionnelle autrement”

  1. Hélène Hudon dit :

    Enfin quelqu’un a compris qu’on ne peut pas empêcher des jeunes de rêver du cégep et de l’université mais que pour tous ceux qui découvrent que ce n’est pas leur place , la formation professionnelle est plus qu’une issue de secours , elle est enfin la possibilité pour des jeunes de trouver une superbe occasion de développer leur potentiel et de s’intégrer socialement avec fierté.

  2. JBlouin dit :

    Je suis totalement d’accord avec les énoncés ci-haut, mais comme vous le mentionnez, la balle est dans le camp des intervenants du milieu. Par contre, il faut absolument qu’une constance soit appliquée dans les choix des stratégies, car force est de constater que beaucoup de CFP sont en réaction aux événements de promotion et dès que la situation s’améliore on se laisse aller. De belles réalisations ont passé comme, élève d’un jour par exemple. J’ai moi-même constaté que les élèves sont de moins en moins bien accueillis aussitôt que le recrutement est au beau fixe et qu’en période de baisse certains cherchent la recette â la mode ou au gout du jour pour attirer les jeunes en panique.
    La FP n’est pas rendue ou elle est aujourd’hui seulement par les nouvelles actions mentionnées plus haut, mais par les gens qui y croient depuis de longues années et qui travaillent sans relâche, peu importe les conditions économiques.

  3. Renée Vaillancourt dit :

    Considérant les cinq stratégies mentionnées ci-haut, il faut aussi souligner que le DEP est une finalité en soi. Il permet aux détenteurs de ce diplôme, d’atteindre une autonomie personnelle et professionnelle, qu’ils ont tant convoitée dans le passé. La réussite scolaire a toujours été valorisée dans notre société, c’est la raison pour laquelle la diplomation est si importante. Mais l’atteinte du DEP est aussi un tremplin, on a vu des Assistants techniques en pharmacie devenir pharmaciens, des assistantes dentaires devenir dentistes, des infirmières auxiliaires devenir infirmières et même médecins…Lorsqu’on pense à des témoignages (stratégie 5), je crois qu’ il faut aussi penser à semer la graine de l’ambition!

  4. M. Rivard dit :

    Les cinq stratégies sont excellente mais :

    Au DEP nous devrions avoir des horaires aussi flexible que ceux des DEC, pour y parvenir nous devons faire modifier l’entente MELS-MEES car EQ nous permettra pas des interruption de formations et des durée moindre que 30 heures semaine.

    Aussi modifier notre image ne plus être la porte de garage à l’arrière de l’école secondaire.

    Avoir une direction commune Régional pour la gestion des DEP et DEC ceci permettrait une moins grande disparité d’image entre les deux types de formations.

    aussi l’industrie devrait avoir des salaires beaucoup mieux ajusté entre les compétences DEP et DEC car à la sortie je crois qu’un étudiants DEP est plus rentable pour une entreprise.

  5. Louis Isabel dit :

    Bravo Robert ! Ton point de vue s’inscrit très bien dans la foulée de la politique de la réussite éducative, déposée récemment par le MÉES et qui introduit une vision qui pense l’éducation tout au long de la vie en partant de la petite enfance et se poursuivant toute la vie durant. Dans cette perspective, inutile de précipiter une décision avant la fin d’un parcours de formation générale. Pour évoluer en citoyen averti dans une société québécoise moderne, aucun savoir n’est inutile ou de trop. Toutefois, peu importe son âge ou sa scolarité, il faut que tout individu sache que les parcours de la formation professionnelle existent et servent de tremplin pour une carrière enrichissante.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Abonnez-vous au bulletin