Juin 2017 | Vol. 8 | N°1 Recherche Imprimer cet article Imprimer cet article

Surqualification chez les diplômés des collèges et des universités : comparaison Québec-Canada

| juin 2017

La surqualification des travailleurs est une question largement étudiée dans la littérature. Phénomène contemporain, il traduit les préoccupations suivantes. Sur le plan économique, la surqualification peut représenter un gaspillage des ressources que la société consacre à l’éducation, de même qu’une sous-utilisation du potentiel productif national, puisque les compétences des travailleurs surqualifiés ne sont pas pleinement utilisées. Sur le plan personnel, la surqualification peut être une source de frustration et de faible motivation, car elle est souvent associée à un salaire moins élevé et à une utilisation moindre des compétences acquises à l’école. Sur le plan organisationnel, elle peut augmenter le roulement du  personnel, ce qui engendre des coûts au chapitre de l’embauche et de la formation de nouveaux employés. Elle peut aussi donner lieu à des comportements contreproductifs de la part des travailleurs surqualifiés, ce qui pénalise les organisations.

Qu’en est-il de la situation québécoise ? Le Québec performe bien comparativement aux autres provinces canadiennes. Toutefois, les taux de surqualification observés sont élevés et cette situation interpelle tous les acteurs de la société. Dès lors que peut-on faire pour atténuer le phénomène de la surqualification et permettre à l’économie québécoise de tirer le meilleur parti possible de ses ressources ?

Le présent article est tiré d’un rapport intitulé « La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec ». Rapport qui a bénéficié du soutien financier de la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT) dans le cadre d’un programme de subvention à la recherche appliquée (PSRA). Il existe différentes méthodes pour mesurer la surqualification. Nous avons privilégié l’approche dite « objective », qui repose sur les niveaux de compétences que la Classification nationale des professions (CNP) associe à chaque profession et une autre, subjective, qui s’appuie sur l’évaluation que font les travailleurs de leur situation par rapport à la surqualification. Les données que nous avons utilisées proviennent des recensements 2001 et de 2006, de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 et de l’Enquête nationale auprès des diplômés (END) réalisée en 2013 auprès des finissants de 2009 et 2010.

Voici les faits saillants et quelques recommandations de politiques que nous jugeons à même d’atténuer le phénomène de la surqualification au Québec.

Faits saillants

Le Québec fait bonne figure.

« En 2011, le pourcentage de diplômés des niveaux collégial et universitaire qui étaient surqualifiés dans leur emploi était de 30 % au Québec, comparativement à 35 % en Ontario et à 34 % dans l’ensemble du Canada ». Chez l’ensemble des travailleurs sans égard à leur niveau d’études, le Québec affiche un taux de surqualification de près de 27 %, soit la même proportion que la moyenne canadienne, mais un résultat un peu mieux que celui de l’Ontario (28 %). Les taux de surqualification selon le plus haut diplôme obtenu suggèrent que le Québec s’en tire mieux que l’Ontario et les autres provinces canadiennes pour les niveaux d’études allant du collégial au doctorat.

Comme dans les autres provinces, le phénomène touche davantage les bacheliers.

Les titulaires d’un baccalauréat sont particulièrement touchés par la surqualification : en 2011, ils affichaient des proportions de 33,5 % au Québec, de 41,2 % en Ontario et de 40,1% dans l’ensemble du Canada.

Il y a des domaines d’études plus à risque…

Cette même année 2011, les domaines d’études « Arts libéraux et sciences, études générales et lettres et sciences » (55,9 %), « Études multidisciplinaires, interdisciplinaires » (45,9 %), « Sciences sociales » (44,6 %), « Histoire » (44,2 %) et « Études régionales, ethniques et culturelles et études comparatives selon le sexe » (43 %) présentaient les taux de surqualification les plus élevés au Québec. À l’opposé, les domaines « Programmes de résidence en médecine, en médecine dentaire et en médecine vétérinaire » (10,6 %), « Professions dans le domaine de la santé et sciences cliniques connexes » (17,1 %), « Informatique, sciences de l’information et services de soutien connexe » (18,8 %), « Éducation » (19,1 %) et « Technologue, technicien en génie » (19,9 %) affichaient les taux de surqualification les moins élevés. Ces domaines se concentrent sur l’enseignement de compétences liées à des professions spécifiques, ce qui favorise l’accès à un emploi qui correspond aux études. Globalement, les domaines qui présentent un taux de chômage plus élevé sont également ceux où le taux de surqualification est plus haut.

… et des secteurs d’activité, refuges.

Les secteurs d’activité « Services d’enseignement » (12,1 %), « Services professionnels, scientifiques et techniques » (14,8 %) et « Soins de santé et assistance sociale » (19,9 %) affichent les taux de surqualification les moins élevés au Québec en 2011 chez les diplômés des niveaux collégial et universitaire. À l’opposé, les secteurs « Transport et entreposage » (55,7 %), « Services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et services d’assainissement » (56,1 %), « Commerce de détail » (58,1 %) et « Hébergement et services de restauration » (63,7 %) affichent les taux de surqualification les plus élevés pour les mêmes diplômés au Québec. Ils constituent des refuges pour les diplômés qui ne parviennent pas à décrocher un emploi correspondant à leurs qualifications.

Les plus jeunes, les femmes et les immigrants sont plus touchés.

La surqualification touche surtout les plus jeunes parmi les diplômés des niveaux collégial et universitaire, mais elle tend à diminuer avec l’âge jusqu’à 55 ans. Par la suite, elle augmente.

Les femmes sont plus exposées à la surqualification que les hommes, mais elles s’en sortent mieux au Québec qu’en Ontario. Par exemple, chez les femmes titulaires d’un baccalauréat, le taux de surqualification au Québec, en 2011, était de 35 % comparativement à 45 % en Ontario. La situation relative des femmes s’est améliorée au Québec : l’écart de taux de surqualification entre les hommes et les femmes, qui était de près de six points en 2001, n’était plus que de trois points dix ans plus tard.

La surqualification touche davantage les immigrants que les non-immigrants. L’écart est particulièrement élevé entre les diplômés universitaires de ces deux groupes. Les immigrants qui possèdent un baccalauréat affichent le taux de surqualification le plus élevé : 49 % en 2011 au Québec – 48,1 % en Ontario –, contre 30 % chez les non-immigrants de la même province qui ont le même niveau d’études (37,2 % en Ontario).

Les travailleurs surqualifiés gagnent moins que leurs collègues de même niveau de scolarité, mais plus que leurs collègues partageant le même emploi.

Au chapitre des revenus, les travailleurs surqualifiés gagnent moins que leurs collègues qui ont le même niveau de scolarité, mais qui occupent un poste qui correspond à cette scolarité. Toutefois, même en étant surqualifiés, les travailleurs tirent des avantages de leur « surplus » de scolarité, puisqu’ils gagnent plus que leurs collègues   pour le même emploi. Quant aux travailleurs qui occupent des emplois de niveau supérieur à ce que leur scolarité leur permettrait d’obtenir habituellement, ils retirent des avantages positifs importants de leur « promotion ». Toutefois, il est intéressant de constater que les avantages que procure cet avancement sont nettement moins élevés que ceux que génère la scolarité.

Le Québec compte moins de travailleurs qui « s’estiment » surqualifiés.

L’examen de la situation des nouveaux titulaires d’un diplôme d’études collégiales ou universitaires suggère qu’ils ont plus facilement accès à un emploi qui correspond à leurs qualifications au Québec qu’en Ontario. En effet, selon l’approche objective – qui fait appel à l’avis des experts de la classification nationale des professions –, le Québec affiche un taux de surqualification de 29,4 %, soit 8,5 points de pourcentage de moins que l’Ontario (37,9 % et 5 points de moins que l’ensemble du Canada (34,3%). Si on se réfère à l’évaluation que les nouveaux diplômés font eux-mêmes de leurs compétences par rapport à celles qu’exige leur poste, 30,5 % s’estiment surqualifiés au Québec, contre 34,4 % en Ontario et 31,4% dans l’ensemble du Canada).

La relation formation-emploi semble plus étroite au Québec.

Le pourcentage des nouveaux titulaires d’un diplôme d’études collégiales et universitaires qui estiment que le lien emploi-programme d’études est étroit était de 66,7 % au Québec et de 51,1 % en Ontario. Pour ce qui est du pourcentage de diplômés qui n’y voient aucun lien, il est nettement inférieur au Québec (15,3 %) comparativement à l’Ontario (25,3 %) et à l’ensemble du Canada (20,4%).

Les diplômés québécois plus satisfaits de leur emploi, vrai aussi pour les surqualifiés.

Au Québec, les nouveaux titulaires d’un diplôme d’études collégiales et universitaires sont plus susceptibles d’être satisfaits de leur emploi que leurs homologues de l’Ontario, et ils le sont dans une forte proportion qui ne laisse aucun doute quant au jugement qu’ils portent sur la qualité de leur intégration dans le marché du travail. En effet, au Québec, 94 % de ces nouveaux diplômés sont soit très satisfaits (45,6 %), soit satisfaits (48,4 %) de leur emploi. En Ontario et dans l’ensemble du Canada, ce pourcentage est de 88,7 % et 91% respectivement. Le taux de satisfaction à l’égard de l’emploi est naturellement plus élevé chez les travailleurs qui ne s’estiment pas surqualifiés pour leur emploi au Québec (98 %), mais il est également haut parmi ceux qui se pensent surqualifiés dans leur poste (85,6 %). D’autres conditions de travail ou certains aspects des fonctions exercées semblent compenser la sous-utilisation des compétences. Enfin, les diplômés québécois sont relativement plus nombreux à déclarer que leur emploi répond à leurs attentes (63 % contre 58 % en Ontario).

Recommandations

Afin d’atténuer le phénomène de la surqualification et de permettre à l’économie québécoise de tirer le meilleur parti possible de ses ressources, nous avons formulé les recommandations suivantes :

  • Aligner l’offre sur la demande dans le marché du travail : il s’agit de permettre au marché du travail et au système d’éducation d’être suffisamment souples, afin que les mécanismes du marché puissent jouer leur rôle dans l’arrimage entre l’offre et la demande de compétences.
  • Bien informer les jeunes sur la situation dans le marché du travail : les jeunes doivent disposer de toute l’information sur les conditions actuelles et futures dans le marché du travail au moment de faire leur choix d’études ou de chercher un emploi. Pour ce faire, le Québec doit disposer d’un système d’information sur le marché du travail qui soit fiable, exhaustif et à même d’anticiper le mieux possible les besoins futurs du marché sur le plan des compétences. Il s’agit aussi de doter les services d’orientation scolaire et professionnelle des établissements scolaires de toutes les ressources humaines et matérielles nécessaires pour qu’ils puissent bénéficier au plus grand nombre de jeunes et soient en mesure de les orienter adéquatement.
  • Rendre le système d’enseignement et de formation plus réactif aux besoins du marché : on doit améliorer la capacité de ce système d’enseignement de réagir aux attentes du marché du travail.
  • Renforcer le rôle des agences d’emploi et des services de placement situés dans les établissements scolaires : l’intervention de ces organismes a un impact positif sur l’accès des diplômés à des postes qui s’arriment à leurs qualifications.
  • Encourager la mobilité géographique de la main-d’œuvre : certains travailleurs se trouvent en situation de surqualification en raison de leur faible mobilité. En matière d’emploi, les performances dans les régions du Québec présentent des différences importantes, mais celles-ci ne produisent pas l’effet escompté sur la mobilité des travailleurs. Encourager la mobilité des travailleurs pourrait contribuer à atténuer la pénurie de main-d’œuvre qualifiée dans certaines régions de la province et améliorer la correspondance entre les études et les postes occupés par les travailleurs.
  • Développer l’esprit d’entrepreneuriat chez les diplômés : les travailleurs autonomes sont nettement moins susceptibles d’être surqualifiés pour leur emploi que les travailleurs salariés. Pourtant, la culture entrepreneuriale est moins développée chez les jeunes au Québec. En incitant un plus grand nombre de diplômés à opter pour le travail autonome tout en mettant à leur disposition l’assistance nécessaire, on pourra atténuer le problème de la surqualification.
  • Améliorer l’intégration des immigrants et des minorités visibles : actuellement, cette intégration se fait très difficilement, même si ces travailleurs sont souvent hautement qualifiés. Le gouvernement et les employeurs du Québec devront s’attacher davantage à promouvoir la pleine participation de ces personnes dans le marché du travail.
  • Continuer d’investir massivement dans l’éducation : l’investissement consenti par la société dans l’éducation doit être soutenu, en dépit des constats sur la surqualification. De plus, le Québec doit combler son retard par rapport à l’Ontario dans le niveau d’instruction de la main-d’œuvre. Il faut toutefois adapter le mieux possible le système d’éducation aux besoins du marché du travail et permettre aux jeunes d’acquérir les compétences qui leur seront utiles dans leur emploi.

Références

  • Boudarbat, B. et Montmarquette, C. (2017). La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec, Rapport de projet. Montréal, Centre interdisciplinaire de recherche en analyse des organisations, avril 2017.

     

En savoir plus

Téléchargez la version intégrale du rapport de Brahim Boudarbat et de Claude Montmarquette : La surqualification professionnelle chez les diplômés des collèges et des universités : État de la situation au Québec, Rapport de projet. Montréal, Centre interdisciplinaire de recherche en analyse des organisations, avril 2017.

 

 

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